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La mort ne nous tue pas, elle nous révèle : Heidegger et Sartre face au secret ultime de notre liberté

La mort ne nous tue pas, elle nous révèle : Heidegger et Sartre face au secret ultime de notre liberté

 

Face à la mort
Duel entre deux géants de la philosophie, face à la mort.

 

Et si la peur de la mort n'était pas la peur de disparaître, mais la peur de n'avoir jamais vraiment existé ? 

Depuis des millénaires, l'humanité cherche à conjurer l'ombre de la finitude. Mais deux philosophes du XXᵉ siècle ont osé regarder ce gouffre en face, non pour y trouver l'horreur, mais pour y découvrir le secret même de notre liberté. Martin Heidegger affirme que la mort est la possibilité la plus propre à notre être : en l'assumant, nous devenons pleinement nous-mêmes. Jean-Paul Sartre, lui, y voit au contraire le scandale absolu : une contingence qui vole à nos projets tout leur sens. 

 

« La mort est la possibilité la plus propre, insurpassable, certaine et pourtant indéterminée de l’existence. » Martin Heidegger, « Être et Temps », §53

 

I. La mort comme question philosophique

 

Nous abordons ici non pas un phénomène biologique — l’arrêt du cœur, la cessation des fonctions vitales — mais une question existentielle. Une pierre ne meurt pas : elle s’érode. Un animal périt, mais il ne se sait pas périr. Seul l’être humain, par la conscience qu’il a de son existence, se découvre aussi porteur de sa propre fin. C’est ce que Montaigne exprimait avec une lucidité tranquille : « Philosopher, c’est apprendre à mourir » (« Essais », I, 19). Non point par morbide fascination, mais parce que la conscience de la mort agit comme un révélateur ontologique : elle nous arrache à la distraction du « on » quotidien et nous confronte à l’urgence du sens. Si nous étions immortels, la question « Que faire de ma vie ? » perdrait son tranchant. C’est précisément parce que notre temps est compté que chaque choix acquiert son poids.

 

II. Heidegger : la mort comme possibilité authentique

 

Chez Heidegger, dans « Être et Temps » (1927), la mort n’est pas un événement futur qui viendra interrompre la vie. Elle est, dès l’origine, une dimension constitutive de notre être. Le concept clé ici n’est pas « design » — erreur de transcription — mais Dasein (Da-sein : « être-là »), cet être singulier qui a à être sa propre existence. Le Dasein se définit par son ouverture au monde et, surtout, par sa finitude.

 

Heidegger formule alors sa thèse centrale : le Dasein est un « être-pour-la-mort » (Sein zum Tode). Cette expression ne signifie nullement une obsession morbide ou un appel au suicide. Elle désigne plutôt ceci : la mort est la possibilité la plus propre de mon existence — eigenste en allemand — car elle est absolument intransmissible. Comme l’écrit Heidegger : « On peut certes, dans un certain sens, prendre la place d’autrui dans son travail, dans ses souffrances, dans ses épreuves ; mais personne ne peut assumer à la place d’autrui son mourir. »  « Être et Temps », §47

 

Cette intransmissibilité radicale nous individualise. Face à ma mort, je ne suis plus « on », je ne suis plus une fonction sociale ou un rôle : je suis moi, seul avec ma finitude. C’est pourquoi Heidegger distingue deux modes d’existence :

- L’existence inauthentique : je fuis ma mort en me disant « on meurt », comme si la mort concernait les autres mais pas moi personnellement. Je me dissous dans la rumeur du « on ».

- L’existence authentique : j’anticipe ma mort non comme un fait, mais comme horizon de tous mes possibles. Cette anticipation ne paralyse pas — elle libère. En assumant que chaque instant est unique et non renouvelable, je choisis avec gravité. Ma liberté s’accomplit dans la confrontation lucide à ma finitude.

 

III. Sartre : la mort comme absurdité qui vole le sens

 

Jean-Paul Sartre, dans « L’Être et le Néant » (1943), propose une rupture radicale avec cette intégration heideggérienne de la mort à l’existence. Pour lui, la mort n’est pas une possibilité que je peux assumer : c’est une facticité absurde, un fait contingent qui me tombe dessus de l’extérieur, sans raison ni signification.

 

La clé de voûte de sa pensée est la distinction entre l’en-soi (l’être massif, opaque des choses) et le pour-soi (la conscience humaine). Le pour-soi est liberté pure : il n’a pas d’essence préalable — « l’existence précède l’essence » — et se construit sans cesse par ses projets. Or, la mort est précisément ce qui anéantit le projet. Elle ne vient pas de moi ; elle m’est imposée comme un scandale. Sartre écrit : « La mort est un absolu qui n’est pas pour moi, mais contre moi. » « L’Être et le Néant », troisième partie, chap. 1

 

Son exemple du résistant est éclairant, mais mérite d’être nuancé. Certes, un condamné peut marcher vers le peloton d’exécution avec courage et donner un sens à sa fin. Mais si, la veille, il meurt d’une grippe espagnole (ou d’un accident de voiture), cette mort-là n’est plus son acte : c’est une contingence qui vole à son existence tout projet de sens. Et Sartre généralise : toutes nos morts, au fond, ressemblent à cette mort par grippe. Elles surviennent sans préavis, sans logique, et réduisent à néant des années de construction libre.

 

Pire encore : la mort fige mon être. De mon vivant, je suis un projet ouvert, je peux toujours me reprendre, me transformer. Mais une fois mort, je deviens pour autrui. Ce sont les autres qui écriront mon histoire : « Il était courageux », « Il était lâche » … Ma liberté de me définir moi-même est anéantie. Comme l’écrit Sartre avec une froideur tragique : « Autrui me vole mon être ; la mort achève ce vol en me transformant définitivement en objet. » « L’Être et le Néant »

 


La mort décodée
Décoder la mort: Est-ce possible?



IV. Le duel : liberté dans la finitude ou liberté contre la finitude ?

 

Le duel philosophique entre Heidegger et Sartre se joue autour d'une même réalité — la mort — mais interprétée comme deux pôles opposés de la condition humaine. Pour Heidegger, la mort n'est pas un événement extérieur ou une simple fin biologique ; elle constitue une possibilité propre qu'il revient à chaque Dasein d'assumer authentiquement. En se projetant vers cette possibilité ultime qui ne peut être vécue que par soi-même, l'existence acquiert son urgence et sa densité : la liberté s'y accomplit précisément dans cette confrontation lucide, selon l'impératif silencieux du « sois ce que tu es ». La mort devient ainsi l'horizon structurant qui donne forme et gravité à nos choix.

 

Sartre, au contraire, perçoit la mort comme une facticité absurde, un scandale qui survient du dehors pour voler l'existence à l'improviste. Elle n'instruit ni n'éclaire : elle anéantit purement et simplement le sens des projets que la conscience s'était donnés, révélant la fragilité radicale de toute entreprise humaine. D'où le paradoxe déchirant de la condition sartrienne : l'homme est « condamné à être libre », certes, mais aussi « condamné à mourir », cette seconde condamnation venant nier la première en privant la liberté de son horizon temporel.

 

Le point de rupture est donc fondamental : là où Heidegger voit dans la mort la condition même de l'authenticité, Sartre y décèle la preuve que notre liberté, si souveraine soit-elle dans l'instant, demeure impuissante face à l'absurde d'une fin qui ne lui appartient pas. L'un pense la liberté dans la finitude ; l'autre, la liberté contre une finitude qui la contredit jusqu'au bout.

 

V. Au-delà du duel : une sagesse existentielle

 

Faut-il choisir un camp ? Non. La philosophie n’est pas un tribunal qui désigne un vainqueur. Elle est un ars vivendi, un art de vivre éclairé. Heidegger et Sartre nous offrent deux attitudes complémentaires face à l’inéluctable :

- La voie heideggérienne : utiliser la conscience de la finitude comme un aiguillon éthique. Chaque instant devient précieux non parce qu’il est éternel, mais parce qu’il est unique. C’est l’esprit de l’amor fati nietzschéen : aimer son destin jusque dans sa limite ultime.

- La vigilance sartrienne : ne jamais oublier que nos constructions de sens sont fragiles. L’absurde peut surgir à tout moment — une maladie, un accident — et réduire à néant nos projets les plus nobles. Cette conscience n’affaiblit pas l’action ; elle lui donne son courage tragique.

 

Entre les deux, une troisième voix résonne : celle d’Épicure, dont la sérénité n’est pas négation mais lucidité : « La mort ne concerne ni les vivants, car ils sont, ni les morts, car ils ne sont plus. » « Lettre à Ménécée »

 

Cette formule n’est pas une échappatoire. Elle nous invite à cesser de redouter la mort comme un événement à venir, et à vivre pleinement le temps qui nous est donné, non pas comme une course contre la montre, mais comme une présence accomplie.

 

Conclusion : la mort comme miroir de la vie

 

La peur de la mort n’est peut-être pas la peur de l’anéantissement, mais la peur de n’avoir pas vécu. Heidegger nous exhorte à assumer notre finitude pour exister pleinement ; Sartre nous rappelle que cette plénitude reste menacée par l’absurde. Ensemble, ils nous laissent face à la seule question qui vaille : comment vivre en sachant que tout s’arrête ?

 

La philosophie n’apporte pas de réponse définitive. Elle éclaire les chemins. Le choix — ce geste ultime de liberté — reste le nôtre. Et c’est peut-être là, dans cet espace entre l’urgence heideggérienne et la lucidité sartrienne, que se joue la dignité humaine : non pas nier la mort, mais refuser qu’elle décide à notre place du sens de notre vie.

 

« Ce n’est pas la mort qu’il faut craindre, mais de n’avoir jamais commencé à vivre. » Marc Aurèle, « Pensées pour moi-même », II, 11


Par: Said HARIT


Heidegger vs Sartre : qui comprend vraiment la mort ?


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