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L'Histoire a-t-elle un scénario ? Hegel, Marx, Kierkegaard et le pari de donner un sens au chaos humain


L'Histoire a-t-elle un scénario ? Hegel, Marx, Kierkegaard et le pari de donner un sens au chaos humain

 

Sens de l'histoire
Sommes-nous créateurs ou juste des acteurs de notre vie d'hier et d'aujourd'hui?

Derrière le vacarme des siècles, une interrogation hante l'humanité : l'Histoire obéit-elle à une logique cachée ou sommes-nous condamnés — ou libérés — à lui inventer un sens ? Cette question n'est pas seulement théorique : elle décide si nous sommes les acteurs d'un drame déjà écrit ou les auteurs responsables d'un avenir ouvert.

Entre téléologie rationnelle et contingence existentielle « L’histoire universelle est le tribunal du monde. »  G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, §340

 

Introduction : la question qui définit notre rapport au temps

La question qui nous occupe aujourd’hui est sans doute l’une des plus vertigineuses que la philosophie n’ait jamais affrontées : l’Histoire a-t-elle un sens ? Derrière le tumulte des événements — guerres, révolutions, progrès techniques, régressions tragiques — existe-t-il une logique cachée, une direction, voire une finalité ? Ou bien cette fresque humaine n’est-elle qu’une succession chaotique de hasards, un théâtre absurde où les acteurs jouent sans scénario ?

Cette interrogation n’est pas seulement spéculative : elle engage notre manière d’agir dans le monde. Croire en un sens de l’Histoire, c’est accepter de se soumettre à une logique supérieure ou d’en devenir le héraut. Refuser ce sens, c’est assumer la pleine responsabilité de donner forme à l’avenir, sans garantie métaphysique. C’est cette tension que nous explorerons en suivant le fil conducteur de la pensée occidentale, depuis Hegel jusqu’aux spectres contemporains.

 

I. Hegel : l’Histoire comme déploiement de la Raison

Georg Wilhelm Friedrich Hegel propose sans doute la théorie philosophique de l’Histoire la plus ambitieuse jamais formulée. Pour lui, l’Histoire n’est pas chaos, mais déploiement progressif, laborieux et nécessaire de la Raison elle-même, ce qu’il nomme l’Esprit absolu (Geist).

« Ce qui est rationnel est réel ; et ce qui est réel est rationnel. » Principes de la philosophie du droit, Préface

Hegel s’inscrit dans l’idéalisme allemand : la réalité fondamentale n’est pas la matière, mais l’Idée. L’Esprit, conscience universelle, commence dans un état d’aliénation, il ne se connaît pas lui-même. L’Histoire est alors son long cheminement vers la conscience de soi, à travers les civilisations, les États, les religions et les systèmes philosophiques. Comme l’écrit Hegel dans ses Leçons sur la philosophie de l’Histoire : « L’Histoire du monde n’est que le progrès dans la conscience de la Liberté. »

Le moteur de ce processus est la dialectique — non pas simple alternance de thèse et d’antithèse, mais mouvement ternaire de Aufhebung (dépassement-conservation-suppression). Prenons l’exemple de la Révolution française :

- Thèse : 1789, affirmation de la liberté individuelle absolue (droits de l’Homme).

- Antithèse : 1793, la Terreur, où la liberté devient tyrannie au nom du « salut public ».

- Synthèse : le Code napoléonien, État de droit conciliant liberté individuelle et ordre collectif.

Ce rythme dialectique n’est pas infini : il tend vers une finalité, non pas fin des événements (contresens fréquent), mais achèvement du processus de connaissance de soi par l’Esprit. C’est ce que Hegel appelle la « fin de l’Histoire » : le moment où la Raison, incarnée dans l’État prussien rationalisé et la philosophie hégélienne elle-même, parvient au savoir absolu, elle se contemple dans le miroir achevé de son propre devenir.

 

II. Les critiques du XIXᵉ siècle : renversement matérialiste et existentiel

Face à cet édifice majestueux, deux critiques radicales émergent au XIXᵉ siècle : l’une collective, l’autre singulière.

A. Marx : la dialectique remise « sur ses pieds »

Karl Marx (et non « Carl ») opère un renversement matérialiste de la dialectique hégélienne. Dans L’Idéologie allemande (1846), il écrit : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »

Pour Marx, Hegel avait placé la dialectique « sur la tête » : chez lui, l’Idée précède la réalité. Marx la « remet sur ses pieds » : ce sont les conditions matérielles — rapports de production, forces productives — qui façonnent l’Histoire. La lutte des classes devient le moteur historique : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. »  Manifeste du Parti communiste, 1848

La Révolution française n’est plus le déploiement abstrait de la Liberté, mais l’accession au pouvoir de la bourgeoisie marchande contre l’aristocratie foncière. Et la fin de l’Histoire marxiste — la société communiste sans classes — n’est pas un accomplissement spéculatif, mais le résultat d’une révolution prolétarienne concrète.

B. Kierkegaard : l’individu contre le Système

Contre Hegel, Søren Kierkegaard oppose non pas une autre théorie, mais l’existence même. Dans Post-scriptum aux Miettes philosophiques (1846), il lance cette formule cinglante : « Ce qui est systématique est faux, car l’existence n’est pas systématique. »

Pour Kierkegaard, Hegel construit un « palais spéculatif » mais oublie l’essentiel : ce que cela signifie d’exister, d’être jeté dans le temps, confronté au choix, à l’angoisse, à la mort. L’Histoire universelle ne peut absorber l’individu singulier. La vérité n’est pas objective ; elle est subjectivité passionnée : « La subjectivité est la vérité. »

Face à l’absence de sens garanti par un Grand Récit, l’individu ne peut que faire le « saut de la foi », pari existentiel, engagement absurde dans une vérité qui échappe à la logique historique.

 

Auteurs ou acteurs de notre vie
« L’Histoire du monde n’est que le progrès dans la conscience de la Liberté. » Hegel

III. Le XXᵉ siècle : historicisme et totalitarisme

Ces grandes philosophies de l’Histoire prennent une tournure tragique au XXᵉ siècle. Karl Popper (et non « Carl ») dénonce dans La Société ouverte et ses ennemis (1945) ce qu’il nomme l’historicisme : la croyance en des « lois de l’Histoire » permettant de prédire l’avenir.

« L’historicisme est la maladie infantile du marxisme et de l’hégélianisme. »

Pour Popper, cette croyance est le terreau du totalitarisme. Si un parti prétend incarner le sens de l’Histoire — qu’il s’agisse de la race aryenne ou de la société sans classes —, alors tout crime devient légitime au nom du futur. D’où sa conclusion radicale : l’Histoire n’a pas de sens préétabli. Notre tâche n’est pas de la découvrir, mais de la construire modestement, par essais et erreurs, dans le cadre d’une « société ouverte » fondée sur la critique et la réforme progressive.

Cette mise en garde trouve un écho tragique dans les analyses d’Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme, 1951) : les régimes totalitaires ne se contentent pas de dominer le présent ; ils fabriquent l’Histoire, imposant un scénario idéologique qui justifie la terreur comme étape nécessaire vers un avenir radieux.

 

IV. Perspectives contemporaines : fins, spectres et hantises

A. Fukuyama et la « fin de l’Histoire » mal comprise

En 1989, Francis Fukuyama proclame dans un article retentissant (The End of History?) que l’effondrement du communisme marque la victoire définitive de la démocratie libérale et de l’économie de marché, point final du développement idéologique de l’humanité.

Mais cette thèse oublie deux choses : 

1. Confondre la fin d’un modèle (le communisme étatique) avec la fin de l’Histoire elle-même. 

2. Ignorer que la démocratie libérale porte en elle des contradictions non résolues (inégalités, crise écologique, désenchantement politique).

B. Derrida : l’Histoire comme hantologie

Jacques Derrida répond à Fukuyama dans Spectres de Marx (1993). Après 1989, on a cru enterrer le marxisme. Mais, écrit-il : « On n’enterre pas une idée comme on enterre un corps. »

Les exigences de justice, la critique de l’exploitation, l’aspiration à l’émancipation ; ces « spectres » continuent de hanter notre présent. La « fin de l’Histoire » n’est pas accomplissement paisible, mais hantise. Nous sommes les héritiers de traditions multiples, contradictoires, dont nous devons apprendre à hériter, non pas en les acceptant ou en les rejetant, mais en dialoguant avec elles pour en extraire ce qui porte encore une promesse de justice.

C. Ouvertures contemporaines

Aujourd’hui, la question du sens de l’Histoire se reformule à nouveaux frais :

- L’écologie remet en cause toute téléologie anthropocentrée : l’Histoire humaine n’est qu’un épisode fragile dans l’histoire de la Terre.

- Le postcolonialisme (Aimé Césaire, Edward Saïd) dénonce l’ethnocentrisme des philosophies occidentales de l’Histoire, leur prétention à universaliser une trajectoire européenne.

- Walter Benjamin, dans ses Thèses sur la philosophie de l’Histoire (1940), propose une image bouleversante : l’Ange de l’Histoire, poussé vers l’avenir par un ouragan, voit derrière lui non un progrès, mais « une seule et unique catastrophe » qu’il voudrait réparer. Le sens de l’Histoire ne serait pas dans son déroulement, mais dans l’acte messianique de sauver les vaincus du passé.

 

L'histoire a t elle un sens
L'histoire: est-elle sensée ou insensée?

Conclusion : entre destin et liberté

Revenons à notre question initiale : l’Histoire a-t-elle un sens ?

La réponse hégélienne — oui, elle est le déploiement de la Raison — a nourri des espoirs immenses et justifié des crimes inouïs. 

La réponse poppérienne — non, le sens est à construire — libère notre responsabilité, mais nous laisse face au vide. 

La réponse derridienne — le sens est spectral, hanté — nous invite à un héritage critique : ni dogmatisme, ni nihilisme, mais dialogue patient avec les voix du passé.

Peut-être la véritable question n’est-elle plus de savoir si l’Histoire a un sens, mais de décider si nous voulons en donner un et lequel. Comme l’écrivait Camus dans L’Homme révolté : « Ce qui donne un sens à la vie, c’est de la vivre. Ce qui donne un sens à l’Histoire, c’est de la faire lucidement, justement, sans illusion ni désespoir. »

Car au cœur de cette interrogation millénaire réside notre liberté la plus profonde : celle de refuser à la fois le fatalisme et le désenchantement, pour inventer, ici et maintenant, un sens digne des hommes. 

« L’Histoire ne juge pas ; elle est jugée par ceux qui l’interrogent. »  Adapté de Raymond Aron



Par: Said HARIT

L'Histoire: sens ou chaos?




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