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Michel Foucault : Pouvoir, Savoir et Surveillance à l’ère du numérique

 

Michel Foucault : Pouvoir, Savoir et Surveillance à l’ère du numérique

 

Michel FOUCAULT
Michel Foucault (1926-1984).

 

Introduction

Michel Foucault (1926-1984) demeure l’un des penseurs majeurs du XXe siècle. Philosophe, historien des idées, analyste du pouvoir, il a profondément renouvelé notre compréhension des sociétés modernes. Foucault a mis en lumière les mécanismes invisibles qui structurent nos existences, révélant l’entrelacement subtil entre institutions, savoirs et pouvoirs.

 « Là où il y a pouvoir, il y a résistance. » Histoire de la sexualité, 1976

 

I. Le pouvoir-savoir : une relation indissociable


1. Définition et portée

Au cœur de la pensée foucaldienne se trouve le concept de pouvoir-savoir. Pour Foucault, le savoir n’est jamais neutre : il est toujours lié à des rapports de pouvoir. Le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la contrainte, mais aussi par la production et la circulation du savoir.

 « Le pouvoir produit du savoir… le savoir engendre du pouvoir. » Surveiller et punir, 1975

Les institutions (écoles, hôpitaux, prisons) ne se contentent pas de transmettre des connaissances ; elles produisent des normes, hiérarchies et comportements. Le savoir devient ainsi une forme de pouvoir, façonnant la réalité sociale et les subjectivités.

2. Exemples contemporains

  • Algorithmes de recommandation : Les réseaux sociaux et plateformes numériques (YouTube, TikTok, Netflix) orientent nos choix, créent des bulles informationnelles (filter bubbles) et collectent des données sur nos comportements, illustrant la fusion du pouvoir et du savoir à l’ère numérique.
  • Éducation : Les programmes scolaires ne transmettent pas seulement des savoirs, ils inculquent aussi des valeurs, des normes et des attentes sociales, participant à la reproduction des hiérarchies sociales (cf. Pierre Bourdieu, La reproduction, 1970).
  • Santé : Les dossiers médicaux électroniques centralisent des savoirs sur les individus, permettant une gestion fine des populations (assurances, politiques de santé publique).

3. Points clés

  • Le pouvoir et le savoir sont indissociables.
  • Les institutions façonnent notre réalité et nos identités.
  • Comprendre cette dynamique éclaire les enjeux de la société contemporaine, notamment face à la montée des technologies numériques.

 

II. Surveillance, discipline et le panoptique

Dans Surveiller et punir (1975), Foucault analyse la naissance de la société disciplinaire moderne. Il montre que la prison devient le modèle d’organisation de la société, fondée sur la surveillance, l’examen, la normalisation.

Surveillance
Ce mécanisme s’étend à l’école, à l’hôpital, à l’usine, et aujourd’hui, à la surveillance numérique.


1. Le panoptique

Inspiré par Jeremy Bentham, le panoptique est une prison circulaire où un seul gardien peut observer tous les détenus sans être vu.

 « Le panoptisme est le principe général d’une nouvelle ‘anatomie politique’ dont la discipline est la technologie générale. » Surveiller et punir

Les détenus, ne sachant jamais s’ils sont observés, finissent par s’autodiscipliner. Ce mécanisme s’étend à l’école, à l’hôpital, à l’usine, et aujourd’hui, à la surveillance numérique.

2. Exemples modernes

  • Caméras de surveillance : Présentes dans l’espace public, elles instaurent une vigilance permanente (cf. Lyon, D., Surveillance Studies, 2007).
  • Surveillance numérique : Smartphones, réseaux sociaux, objets connectés créent un panoptique digital où chacun s’autocontrôle, conscient d’être potentiellement observé (self-tracking, quantified self).
  • Reconnaissance faciale : Déploiement dans certains pays (Chine, États-Unis) pour le contrôle social, la sécurité ou la publicité ciblée.

3. Points clés

  • Le pouvoir moderne fonctionne par la surveillance et l’autodiscipline, non par la force brute.
  • Le panoptique est devenu le modèle de la gouvernance contemporaine, notamment dans les sociétés numériques.
  • La surveillance algorithmique pose de nouveaux défis éthiques et politiques (transparence, consentement, biais).

 

III. Biopolitique : le pouvoir qui fait vivre

Foucault identifie une transformation majeure du pouvoir : de la répression à la gestion de la vie. 

« Le pouvoir s’exerce désormais sur la vie, sur la population, sur la santé, la natalité, la mortalité. » Il faut défendre la société, 1976


1. Définition

La biopolitique désigne le passage d’un pouvoir qui fait mourir à un pouvoir qui fait vivre, qui gère, optimise et régule la vie des populations (cf. Naissance de la biopolitique, 1979).

2. Exemples

  • Santé publique : Campagnes de vaccination, prévention, gestion des épidémies, politiques de santé reproductive.
  • COVID-19 : Confinement, port du masque, distanciation sociale, vaccination – autant de mesures biopolitiques visant à gérer la vie collective.
  • Gestion des flux migratoires : Contrôle des frontières, quotas, politiques d’intégration.

3. Points clés

  • La biopolitique gère la vie plutôt que de la réprimer.
  • Elle s’applique à l’ensemble de la population, à travers des dispositifs statistiques, médicaux, administratifs.
  • Elle privilégie la santé, la natalité, l’hygiène, mais peut aussi justifier des restrictions de liberté au nom du bien commun.

 

IV. L’archéologie du savoir : une méthode révolutionnaire

Foucault développe une méthode originale pour analyser la formation des savoirs : l’archéologie du savoir.


1. Définition

Comme un archéologue, Foucault explore les couches de discours qui se sont accumulées à travers l’histoire, révélant les « régimes de vérité » de chaque époque.

« Ce qui compte, ce n’est pas la vérité, mais le régime de vérité. » L’Ordre du discours, 1971

L’archéologie du savoir consiste à analyser les conditions de possibilité des discours, leurs règles de formation, leurs exclusions.

2. Exemples

  • La folie : Dans Histoire de la folie, Foucault montre que la définition de la folie varie selon les époques et les discours dominants.
  • Les sciences humaines : Dans Les Mots et les choses, il analyse la constitution des sciences humaines et leurs règles de formation du savoir.
  • La sexualité : Dans Histoire de la sexualité, il déconstruit les discours sur le sexe, la norme, la déviance.

3. Points clés

  • Les vérités sont construites historiquement, non découvertes.
  • Chaque époque produit ses propres régimes de vérité.
  • Les discours façonnent activement notre compréhension du monde et de nous-mêmes.

 

V. Foucault à l’ère numérique : actualité et prolongements

Depuis les années 2000, les concepts foucaldiens connaissent une résurgence spectaculaire pour comprendre notre ère numérique.


1. Surveillance numérique

  • Caméras, reconnaissance faciale, traçage : La surveillance continue pousse à l’autodiscipline, réalisant le rêve du panoptique.
  • Applications de traçage COVID-19 : Gestion biopolitique des populations à grande échelle, débats sur la vie privée et la liberté individuelle (voir CNIL, rapports 2020-2022).

2. Gouvernementalité algorithmique

  • Réseaux sociaux, IA : Les algorithmes modulent nos comportements, créant de nouveaux dispositifs disciplinaires (cf. Antoinette Rouvroy, « Gouvernementalité algorithmique », 2013).
  • Profilage comportemental : Nos données sont utilisées pour prédire et influencer nos choix (publicité ciblée, scoring social).

3. Capitalisme de surveillance 

Concept développé par Shoshana Zuboff, le capitalisme de surveillance prolonge la biopolitique foucaldienne :

« Le capitalisme de surveillance extrait les données de notre expérience humaine pour les transformer en prédictions comportementales vendues sur des marchés. » The Age of Surveillance Capitalism, 2019

  • Exemples : Google, Facebook, Amazon utilisent nos données pour anticiper et influencer nos comportements.
  • Enjeux : Nos données deviennent la matière première de l’économie numérique, notre autonomie est menacée par le contrôle prédictif, la manipulation des désirs et la marchandisation de l’intimité.

4. Débats contemporains

  • Défis éthiques : Consentement, transparence, biais algorithmiques, discrimination.
  • Résistances : Chiffrement, logiciels libres, mouvements pour la protection des données (RGPD, Privacy by Design).
  • Nouvelles formes de pouvoir : Plateformes numériques, big data, IA générative.

 

VI. Foucault, une boîte à outils critique

 Foucault ne propose pas un système clos, mais une « boîte à outils » pour analyser le monde. 

« Je n’écris jamais pour un public, j’écris pour des utilisateurs, non des lecteurs. » Dits et écrits, 1974

Ses concepts permettent de :

  • Déconstruire les discours dominants.
  • Questionner les normes et les évidences.
  • Comprendre les mécanismes subtils du contrôle social.
  • Exercer une vigilance critique permanente.

Questions essentielles à se poser

  • Pourquoi acceptons-nous certaines normes ?
  • Qui définit ce qui est normal ?
  • Comment le pouvoir se dissimule-t-il dans nos pratiques quotidiennes ?
  • Quels sont les nouveaux dispositifs de pouvoir à l’ère numérique ?

 

Conclusion

Michel Foucault nous invite à penser autrement, à exercer une vigilance critique face aux mécanismes de pouvoir qui traversent nos sociétés, qu’ils soient institutionnels, discursifs ou numériques. À l’ère du numérique, ses outils d’analyse sont plus que jamais indispensables pour préserver notre liberté, comprendre les enjeux contemporains du contrôle social et imaginer de nouvelles formes de résistance.

« Il faut penser autrement. » L’Usage des plaisirs, 1984




Bibliographie sélective et ressources complémentaires

  • Foucault, M. (1975). Surveiller et punir.
  • Foucault, M. (1961). Histoire de la folie à l’âge classique.
  • Foucault, M. (1966). Les Mots et les choses.
  • Foucault, M. (1969). L’Archéologie du savoir.
  • Foucault, M. (1976). La Volonté de savoir.
  • Foucault, M. (1979). Naissance de la biopolitique.
  • Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism.
  • Rouvroy, A. (2013). « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation ».
  • Lyon, D. (2007). Surveillance Studies.
  • CNIL (2020-2022). Rapports sur la surveillance et la vie privée.
  • Bourdieu, P. & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction.


Par: SAID HARIT
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