Science et non-science : quand la raison dialogue avec le mystère
Il y a
quelques jours, vous avez peut-être partagé un article sur les bienfaits d'une
plante médicinale, ou bien vous vous êtes laissé séduire par une théorie
cosmologique qui promettait d'expliquer l'univers en une seule équation.
Peut-être avez-vous aussi, dans un moment de doute, consulté votre horoscope ou
écouté les conseils d'un influenceur vantant une méthode de développement
personnel fondée sur des « recherches scientifiques ».
Dans
ce maelström d'informations qui nous submerge chaque jour, une question
lancinante ne cesse de revenir : à quoi se fier ? Qu'est-ce qui relève vraiment
de la science, et qu'est-ce qui n'en est que la pâle imitation, le déguisement
ou l'illusion ?
Cette
question, les plus grands philosophes et épistémologues la retournent depuis un
siècle. Car si la science est sans doute la plus puissante des aventures
intellectuelles de l'humanité, elle n'en demeure pas moins un terrain miné,
hérissé de critères subtils, de frontières poreuses et de paradoxes fascinants.
Ce n'est pas un hasard si Gaston Bachelard écrivait, dans un élan presque
poétique : « Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. »
Et si
la frontière entre science et non-science était moins un mur infranchissable
qu'une ligne de crête, un chemin escarpé où se croisent la rigueur du
laboratoire, l'intuition de l'artiste, la sagesse du philosophe et
l'interrogation du simple citoyen ?
Dans
les pages qui suivent, nous ne vous proposerons pas une réponse définitive car
il n'en existe pas. Nous vous invitons à un voyage épistémologique, une
promenade exigeante mais accessible, ponctuée de grandes figures (Aristote,
Popper, Einstein, Kuhn, Jonas, Ricœur), d'exemples concrets, et de cette
idée-force qui donne tout son sens à notre époque : la science ne peut pas
tout, la non-science n'est pas un défaut, et leur dialogue est peut-être la clé
d'une humanité plus lucide et plus sage.
Prêt à
bousculer vos certitudes ? Alors, ouvrez grand les yeux et les oreilles : la
vérité est un horizon, pas une prison.
Bonne
lecture !
Introduction : Le Spectre de la Démarcation
La question de la démarcation – ce fameux demarcation problem qui a hanté les philosophes des sciences depuis le début du XXe siècle – n'est pas seulement un exercice académique réservé aux épistémologues confinés dans leurs tours d'ivoire. Elle est devenue, à l'heure des réseaux sociaux et de la post-vérité, une préoccupation citoyenne, presque existentielle. Comment distinguer, dans le flux incessant d'informations qui submerge notre époque, ce qui relève légitimement de la démarche scientifique de ce qui n'en relève pas ? Et, question plus délicate encore, la « non-science » est-elle nécessairement une erreur, une illusion ou une absurdité ?
Cette interrogation, aussi vieille que la philosophie elle-même, trouve un écho particulier dans notre modernité technoscientifique. Comme le rappelait Gaston Bachelard dans “La Formation de l'esprit scientifique” (1938) : « Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit. » La scientificité elle-même est une construction historique, épistémologique et sociale, dont les contours ont varié au fil des siècles. Ce que nous appelons aujourd'hui « science » n'a pas toujours existé en tant que telle, et nul ne peut affirmer que sa définition actuelle demeurera immuable.
C'est
précisément cette complexité que nous nous proposons d'explorer, en refusant
les schémas binaires simplistes qui opposeraient un monde lumineux de la
science à un monde obscur de la non-science. Car la frontière, pour reprendre
la métaphore de Michel Serres, est moins un mur infranchissable qu'une ligne de
partage des eaux, où les flux s'entremêlent, se nourrissent et parfois se
contredisent.
I. Fondements et Critères : Ce qui Fait la Scientificité
1. Les Piliers Épistémologiques de la Science Moderne
Pour qu'une
discipline accède à la « scientificité », elle doit généralement respecter
plusieurs critères épistémologiques qui, bien que discutés, forment un socle
commun.
a) L'Empirisme et l'Expérience Sensible
La science moderne, héritière de la révolution galiléenne, s'enracine dans l'observation et l'expérience. Comme le formulait Aristote dans “De l'âme” : « Rien n'est dans l'intellect qui n'ait d'abord été dans les sens. » Cette maxime, reprise par les empiristes anglais (Locke, Berkeley, Hume), fonde l'idée que toute connaissance valide procède d'une confrontation avec le réel sensible.
Cependant, Kant
apporta une nuance décisive dans sa “Critique de la raison pure” (1781) en
montrant que l'expérience elle-même est structurée par des catégories a priori
de l'entendement. Autrement dit, nous ne percevons pas le monde tel qu'il est
en soi, mais tel qu'il nous apparaît à travers les filtres de notre esprit.
Cette intuition kantienne a profondément marqué la réflexion épistémologique
contemporaine.
b) La Falsifiabilité : L'Apport Poppérien
Le critère le plus célèbre – et sans doute le plus discuté – est celui énoncé par Karl Popper dans “La Logique de la découverte scientifique” (1934). Pour Popper, une théorie n'est scientifique que si elle est falsifiable, c'est-à-dire si elle prend le risque d'être contredite par l'expérience. La scientificité ne réside donc pas dans la capacité d'une théorie à accumuler des confirmations, mais dans son audace à s'exposer à la réfutation.
Popper illustre sa thèse par l'exemple de la psychanalyse freudienne et du marxisme, qui, selon lui, échappent à la falsifiabilité en réinterprétant a posteriori toute donnée contraire comme une confirmation de leurs principes. Si une théorie explique tout, elle n'explique rien.
Cette
position, radicale et élégante, n'en a pas moins suscité de vives critiques. Thomas
Kuhn (dont nous reparlerons) a montré que les sciences ne fonctionnent pas en
permanence dans un régime de falsification, mais évoluent au sein de paradigmes
où certaines anomalies sont volontairement ignorées. Paul Feyerabend, dans “Contre
la méthode” (1975), a même soutenu que les critères poppériens étaient trop
rigides et que la science progresse souvent par des voies irrationnelles.
c) La Reproductibilité et la Communauté Scientifique
Un autre pilier de la scientificité est la reproductibilité. Les résultats d'une expérience doivent pouvoir être vérifiés par d'autres chercheurs dans des conditions identiques. Cette exigence, qui semble aller de soi, est pourtant loin d'être toujours satisfaite, comme en témoignent les récentes « crises de la reproductibilité » en psychologie sociale ou en biomédecine.
Émile
Durkheim, dans “Les Règles de la méthode sociologique” (1895), a étendu cette
exigence aux sciences sociales, insistant sur la nécessité de traiter les faits
sociaux « comme des choses ». Cette objectivation méthodologique, bien que
contestable par certains aspects, demeure un idéal régulateur pour toute discipline
aspirant à la scientificité.
d) La Cumulativité et le Progrès
Enfin, la science se caractérise par une forme de cumulativité. Chaque découverte s'inscrit dans un héritage qu'elle enrichit, modifie ou parfois réfute, mais avec lequel elle entretient un dialogue continu. C'est ce que Auguste Comte appelait la « loi des trois états » : l'esprit humain passe du stade théologique au stade métaphysique, puis au stade positif (scientifique), chaque étape dépassant la précédente.
Cette vision
linéaire du progrès a été vigoureusement contestée par Kuhn et par Michel
Foucault, qui, dans “Les Mots et les Choses” (1966), a montré que les sciences
procèdent par ruptures épistémologiques (qu'il appelle « épistémès ») plutôt
que par accumulation continue.
2. La Non-Science : Un Univers aux Multiples Facettes
Le terme «
non-science » est un fourre-tout qui risque d'induire en erreur. Il recouvre en
effet des réalités épistémologiques, ontologiques et anthropologiques très
différentes, qu'il convient de distinguer soigneusement.
a) Les Pseudo-Sciences : L'Usurpation Méthodologique
Les pseudo-sciences, ou « parasciences », imitent les formes extérieures de la science – vocabulaire technique, graphiques sophistiqués, appareils impressionnants – mais en refusent les règles fondamentales. L'astrologie, l'homéopathie (dans sa prétention explicative mécaniste), la numérologie, la radiesthésie, ou encore certaines formes de « neuromarketing » douteux relèvent de cette catégorie.
Leur danger réside dans la confusion qu'elles entretiennent. Jean Rostand disait : « La science ne nous apprend pas à être sages, mais elle nous apprend à nous méfier de nous-mêmes. » Or, les pseudo-sciences exploitent cette crédulité en offrant des réponses simples à des questions complexes, et en se présentant comme des alternatives « naturelles » ou « holistiques » face à une science perçue comme arrogante.
Pierre
Bourdieu, dans “Science de la science et réflexivité” (2001), a montré que les
pseudo-sciences prospèrent particulièrement dans les zones d'incertitude et de
vulnérabilité sociale, où la demande de sens et de certitude excède l'offre
légitime de connaissances.
b) Les Disciplines Humanistes et Artistiques : Autres Modalités du Savoir
La littérature, la peinture, la philosophie, la théologie, la métaphysique, ces domaines ne cherchent pas à établir des lois universelles vérifiables expérimentalement. Leur objet est tout autre : explorer le sens, la valeur, l'émotion, le transcendant, l'ineffable.
Heidegger distinguait nettement, dans “La Question de la technique” (1954), la « pensée calculante » (la science) de la « pensée méditante » (la philosophie et l'art). La première s'empare du monde pour le maîtriser et le transformer ; la seconde s'ouvre à lui pour l'habiter et l'écouter.
Cette
distinction ne signifie nullement que la philosophie ou la littérature soient «
inférieures » à la science. Comme l'affirmait Montaigne, « Nous sommes tous des
fagots de divers morceaux, et d'une contexture si informe et diverse, que
chaque pièce, chaque moment, joue son jeu. » Chaque discipline joue son jeu
propre, et vouloir soumettre la poésie aux critères de l'expérimentation serait
aussi absurde que d'exiger d'une sonate qu'elle démontre le théorème de
Pythagore.
c) Le Savoir Commun et la Doxa
Enfin, la non-science englobe les croyances ordinaires, les opinions non réfléchies, les préjugés, les stéréotypes que Platon, dans le Gorgias, opposait déjà à l'épistémè (la connaissance véritable). La doxa, c'est ce qui va de soi, ce qui ne s'interroge pas, ce qui se transmet sans examen critique.
Gaston Bachelard, encore lui, a montré que la science se construit contre le savoir commun, contre les « premières connaissances » qui sont autant d'obstacles épistémologiques. L'esprit scientifique, pour Bachelard, est un esprit qui a appris à se méfier de ses propres évidences.
Différence clé : La science vise l'objectivité par la preuve et la méthode. La non-science, dans ses multiples expressions, peut viser la subjectivité, le sens, la croyance ou la beauté.
II. Dynamiques et Porosités : Une Frontière en Mouvement
Contrairement
à une vision rigidement séparatiste – qui serait un nouvel avatar du « deux
cultures » dénoncé par C.P. Snow – science et non-science entretiennent des
relations dynamiques, historiques et parfois même dialectiques.
1. La Science naît souvent de la Non-Science : L'Histoire comme Témoin
L'histoire
des sciences est un récit fascinant de réappropriations, d'hérésies et de
métamorphoses. La science moderne ne s'est pas constituée ex nihilo ; elle
s'est détachée progressivement de la magie, de l'alchimie, de l'astrologie et
de la philosophie naturelle.
a) L'Alchimie, Mère de la Chimie
L'alchimie, longtemps considérée comme une pratique occulte et mystique (et à ce titre reléguée dans la catégorie des pseudo-sciences), a pourtant fourni les outils de laboratoire, les techniques de distillation, les premiers composés chimiques et une méthode d'observation empirique qui ont préparé le terrain à la chimie moderne. Robert Boyle, considéré comme l'un des pères de la chimie scientifique, avait lui-même une pratique alchimique. Isaac Newton a consacré davantage de pages à ses recherches alchimiques qu'à ses travaux sur la gravitation.
Carl Gustav
Jung a vu dans l'alchimie une projection symbolique des processus
d'individuation, mais l'historien des sciences Jean-Pierre Poirier souligne que
l'alchimie a aussi été un laboratoire d'idées et de pratiques authentiquement
scientifiques.
b) L'Astrologie et l'Astronomie
L'astrologie, elle aussi, a poussé à l'observation rigoureuse des astres. Johannes Kepler, qui a découvert les lois du mouvement planétaire, était également astrologue, et il tirait ses revenus de ses horoscopes. Cela ne discrédite pas ses découvertes astronomiques ; cela montre que la démarcation entre science et non-science était, au début du XVIIe siècle, bien plus floue qu'aujourd'hui.
Comme
l'écrit Thomas S. Kuhn dans “La Révolution copernicienne” (1957) : « Ce n'est
pas la science qui a tué l'astrologie, mais une nouvelle conception de la
nature et de l'explication. »
2. Complémentarité des Savoirs : Le « Comment » et le « Pourquoi »
La science répond à la question « Comment ? » (les causes efficientes, les mécanismes). La non-science (philosophie, art, religion) répond souvent à la question « Pourquoi ? » (le sens, la finalité, la valeur). Cette complémentarité a été admirablement exprimée par Albert Einstein : « La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle. »
Par « religion », Einstein entendait ici un sentiment cosmique, une quête de sens qui échappe à la méthode expérimentale. Il ajoutait : « La science est une chose bien trop humaine pour être mise sur un piédestal. »
Cette
complémentarité, on la retrouve dans l'opposition classique entre les « deux
cultures » évoquée par C.P. Snow : d'un côté les scientifiques, de l'autre les
humanistes. Snow déplorait cette division, estimant qu'elle appauvrissait les
deux camps. Aujourd'hui, de nombreux penseurs – comme Edgar Morin – plaident
pour une « pensée complexe » qui articule les différents modes de connaissance.
a) L'Amour : Neurosciences et Poésie
Prenons l'exemple de l'amour. La neuroscience (science) peut expliquer les mécanismes cérébraux de l'attirance (dopamine, ocytocine, sérotonine), les circuits de la récompense, les phases du désir et de l'attachement. Mais la poésie ou la philosophie (non-science) sont nécessaires pour comprendre ce que signifie aimer, pour vivre et exprimer cette expérience subjective.
Rainer Maria
Rilke écrivait dans ses “Lettres à un jeune poète” : « Aimez vos solitudes et
supportez la douleur qu'elles vous causent. » Cette phrase ne peut être validée
par une expérience en laboratoire, mais elle n'en possède pas moins une vérité
existentielle profonde.
b) La Question du Sens
Viktor
Frankl, psychiatre et survivant des camps de la mort, a fondé sa psychothérapie
sur la quête de sens. Dans “Découvrir un sens à sa vie” (1946), il écrit : « Ce
qui importe, ce n'est pas ce que nous attendons de la vie, mais ce que la vie
attend de nous. » La science peut mesurer des taux de cortisol ou d'endorphine,
mais elle est impuissante à répondre à cette question existentielle.
3. Imagination, Intuition et Découverte : Le Rôle du Non-Rationnel
La découverte scientifique n'est pas purement logique et déductive. Elle fait appel à l'intuition, à l'imagination, à des facultés souvent associées à l'art et à la créativité.
Henri Poincaré, dans “Science et Méthode” (1908), soulignait le rôle de l'inconscient dans la découverte mathématique. Il racontait comment certaines solutions lui étaient venues subitement, lors de promenades ou de moments de détente, après un long travail de maturation inconscient.
Friedrich August Kekulé a découvert la structure cyclique du benzène en rêvant d'un serpent qui se mordait la queue. Cette image onirique, typiquement « non-scientifique » dans son origine, a été validée ensuite par la chimie expérimentale.
Albert Einstein lui-même évoquait des « intuitions » qui précédaient la formulation mathématique : « Le seul véritable outil de la connaissance, c'est l'intuition. » Pour autant, il ajoutait : « L'imagination est plus importante que le savoir. »
Gaston
Bachelard, dans “La Poétique de la rêverie” (1960), a exploré cette dimension
créative de l'esprit, qui échappe aux catégories de la rationalité
scientifique.
III. Tensions et Enjeux Contemporains : Quand les Logiques S'Opposent
Malgré ces
convergences et porosités, des tensions subsistent, particulièrement lorsque
l'une des deux sphères empiète sur le territoire de l'autre.
1. Le Scientisme contre l'Obscurantisme
a) Le Scientisme : Une Dérive Métaphysique
Le scientisme est cette position qui consiste à penser que seule la science peut produire une connaissance valable, rejetant toute autre forme de savoir (éthique, esthétique, spirituelle) comme illusoire ou insignifiante.
Cette posture, souvent adoptée par certains vulgarisateurs médiatiques, est philosophiquement naïve pour au moins deux raisons. D'abord, la science elle-même repose sur des postulats métaphysiques qu'elle ne peut démontrer : la rationalité du monde, l'existence d'une réalité indépendante de l'esprit, la fiabilité de nos sens et de notre raison, l'uniformité des lois de la nature. Ensuite, comme l'a montré Martin Heidegger, la science ne pense pas ; elle calcule, elle opère, elle mesure, mais elle ne s'interroge pas sur le sens de son propre projet.
Edmund
Husserl, dans “La Crise des sciences européennes et la phénoménologie
transcendantale” (1936), a dénoncé l'oubli du « monde de la vie » par la science galiléenne, qui réduit la réalité à des quantités mathématiques.
b) L'Obscurantisme : Refus de l'Examen Critique
À l'inverse, l'obscurantisme est le refus de la science, la fermeture à l'examen critique et à la preuve au nom de croyances, de traditions ou d'autorités non vérifiables. Il peut prendre des formes diverses : créationnisme, négationnisme climatique, antivax, croyance dans des théories du complot, etc.
Jean-Pierre
Changeux et Paul Ricœur, dans leur dialogue “Ce qui nous fait penser” (1998),
ont montré que la science et l'éthique ne sont pas antagonistes, mais que
l'éthique doit s'appuyer sur une connaissance scientifique du réel pour
éclairer ses décisions, tout en conservant son autonomie.
2. Vérité Probable et Vérité Interprétative
a) La Vérité Provisoire de la Science
La science produit des vérités provisoires et probables. Une théorie scientifique est toujours susceptible d'être révisée. Comme le rappelle Thomas Kuhn, l'histoire des sciences est jalonnée de révolutions où un paradigme chasse l'autre : la physique aristotélicienne supplantée par la physique newtonienne, puis celle-ci par la relativité einsteinienne et la mécanique quantique.
Pierre Duhem,
dans “La Théorie physique” (1906), a montré que la science ne procède pas par
faits isolés, mais par systèmes théoriques, et qu'une expérience « cruciale »
ne peut jamais trancher définitivement entre deux théories. La science est donc
un édifice fragile, en perpétuel rééquilibrage.
b) La Vérité Interprétative de l'Art et de la Philosophie
La littérature, la philosophie, l'art produisent des vérités interprétatives et existentielles. Hamlet de Shakespeare demeure « vrai » dans sa description de la condition humaine, de la mélancolie et du doute, même si aucune expérience ne peut le prouver.
Paul Ricœur a développé une « herméneutique » qui montre que le texte littéraire et philosophique propose des mondes possibles qui, en retour, transforment notre compréhension du monde réel. Cette vérité n'est pas une vérité factuelle, mais une vérité de l'expérience humaine.
Ces deux
types de vérité ne s'annulent pas, mais ils ne fonctionnent pas sur le même
registre. Il serait aussi absurde de demander à un roman de fournir une preuve
expérimentale que de demander à une équation de nous éclairer sur le sens de la
vie.
3. L'Éthique : Une Limite Indépassable de la Science
La science peut nous dire comment cloner un être humain ou comment créer une bombe atomique. Elle est muette sur la question de savoir si nous devons le faire. Cette décision relève de l'éthique, de la philosophie politique, du droit, des domaines « non-scientifiques » mais essentiels à la vie humaine.
Hans Jonas, dans “Le Principe Responsabilité” (1979), a développé une éthique pour la civilisation technologique. Face à la puissance démesurée de la science, il appelle à une « heuristique de la crainte » : il vaut mieux craindre le pire et s'en prémunir que d'espérer le meilleur et de se réveiller trop tard.
Karl Jaspers, dans “Le Principe Espoir”, rappelait que la science ne peut pas fonder une éthique, mais qu'elle peut en révéler les enjeux. C'est aux hommes libres, à leurs choix et à leurs valeurs, qu'il revient de décider de l'usage de la science.
Emmanuel
Levinas, dans “Totalité et Infini” (1961), a montré que l'éthique est première
par rapport à l'ontologie : la relation avec l'autre, le visage d'autrui, est
ce qui fonde toute responsabilité. La science, qui objectivise et généralise,
risque toujours d'oublier cette singularité.
4. Science et Société : Le Problème de la Légitimité
La science, aujourd'hui, n'est plus seulement une affaire de laboratoire. Elle est au cœur des politiques publiques, des débats démocratiques, des stratégies industrielles. Sa légitimité ne va plus de soi.
Bruno Latour, dans “Nous n'avons jamais été modernes” (1991), a montré que la séparation entre science et société est une fiction commode. Les scientifiques ne sont pas des « purs esprits » au-dessus des contingences sociales ; ils sont eux-mêmes des acteurs sociaux, influencés par des intérêts économiques, politiques, idéologiques.
Isabelle
Stengers, dans “Sciences et pouvoirs” (1997), dénonce le « contrat tacite » qui
lie la science à l'État et à l'industrie, et appelle à une « écologie des
pratiques » qui redonne voix aux savoirs locaux et aux préoccupations
citoyennes.
IV. Vers une Épistémologie de la Complexité
Face à ces
tensions, plusieurs philosophes contemporains ont proposé des approches qui
dépassent l'alternative simpliste « science contre non-science ».
1. L'Épistémologie Historique de Bachelard
Gaston Bachelard a montré que la science procède par « ruptures épistémologiques ». L'esprit scientifique doit constamment se méfier des premières connaissances, des images, des métaphores qui obscurcissent la pensée. Il faut « briser les cadres », « défaire les habitudes », « dépayser l'esprit ».
Bachelard
défend une science qui se pense elle-même, qui intègre sa propre histoire et
ses propres limites. Cette « réflexivité » est la marque d'un esprit
véritablement scientifique.
2. L'Épistémologie Pluraliste de Feyerabend
Paul Feyerabend a été le plus radical des critiques du critère de démarcation. Dans “Contre la méthode” (1975), il soutient que la science n'est qu'une tradition parmi d'autres, et qu'elle a souvent prospéré en violant ses propres règles. Le relativisme épistémologique n'est pas pour lui un vice, mais une vertu : il permet d'être ouvert à d'autres formes de connaissance, d'autres rationalités.
Feyerabend
défend un « anarchisme épistémologique », qui ne signifie pas n'importe quoi,
mais l'idée qu'il n'y a pas de méthode unique, pas de recette infaillible pour
produire des connaissances.
3. La Pensée Complexe de Morin
Edgar Morin, dans “La Méthode” (1977-2004), plaide pour une pensée qui relie ce qui a été disjoint par la science moderne : l'objet et le sujet, la nature et la culture, la raison et l'émotion, la science et l'art. Il appelle à une « réforme de la pensée » qui permette de penser la complexité du réel, au lieu de le réduire à ses seules dimensions quantifiables.
Morin voit
dans l'éducation une urgence : il faut apprendre à penser de manière
contextuelle, globale, multidimensionnelle, pour faire face aux défis du XXIe
siècle.
4. L'Herméneutique de Ricœur
Paul Ricœur, dans “Temps et Récit” (1983-1985), a montré que la connaissance de soi passe par le récit, par l'écriture, par l'interprétation. La science peut connaître l'homme comme objet, mais la compréhension de soi comme sujet échappe à toute objectivation.
Cette distinction entre « explication » (scientifique) et « compréhension » (herméneutique) est fondamentale pour penser les relations entre les différentes formes de savoir.
Conclusion : Pour une Distinction Nécessaire mais Non Excluante
Il est vital de maintenir une distinction opératoire entre science et non-science. Ce n'est pas un luxe épistémologique, mais une exigence de rigueur et d'honnêteté intellectuelle dans une époque saturée de discours trompeurs, de fausses informations et de pseudo-savoirs qui exploitent la crédulité. La scientificité est une discipline de la pensée : accepter de se tromper, accepter la critique, soumettre ses idées à l'épreuve des faits.
Cependant, opposer radicalement science et non-science est une erreur profonde, qui appauvrit autant l'esprit scientifique que la vie de l'esprit en général. L'humain a besoin de la science pour comprendre le monde et agir sur lui, pour vaincre les maladies, pour nourrir les populations, pour protéger l'environnement. Mais il a tout autant besoin des formes de non-science – l'art, la philosophie, la spiritualité, la poésie – pour donner un sens à son existence, pour habiter ce monde avec dignité, pour cultiver ce que Pascal appelait la « raison du cœur » que la raison ne connaît pas.
Paul Valéry, dans son “Cahier B” (1910), formulait cette complémentarité avec une élégance saisissante : « Le scientifique fait ce qu'il peut avec ce qu'il sait ; le philosophe fait ce qu'il veut avec ce qu'il peut. » Les deux démarches ne s'opposent pas ; elles s'articulent dans une même quête, celle d'une vérité qui n'est peut-être jamais atteinte, mais qui se dessine à travers le dialogue incessant entre la rigueur de la preuve et la puissance du sens.
En définitive, ce que nous appelons « scientificité » n'est qu'une modalité – certes éminemment efficace – de notre rapport au monde. Mais le monde est plus vaste que ce que la science peut en dire. Il est peuplé de mystères, de beautés, de douleurs et d'émerveillements qui demandent d'autres langages, d'autres approches, d'autres sagesses. Et c'est cette pluralité même qui fait la richesse de la condition humaine.
Comme le méditait Blaise Pascal dans ses “Pensées” : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » La science est une raison, la plus puissante sans doute que nous ayons forgée. Mais elle n'est pas la seule. L'humanité est aussi faite de cette irrationalité féconde qui s'appelle l'amour, l'art, la foi, l'utopie. L'ignorer serait nous mutiler. L'opposer à la science serait nous aveugler sur la complexité de notre propre existence.
Alors,
science et non-science : frontières floues, dialogues nécessaires. Et surtout,
cette humilité partagée qui consiste à reconnaître que la vérité, comme
l'horizon, ne cesse de s'éloigner à mesure que nous croyons nous en rapprocher.
C'est peut-être là, dans cette inachèvement, que se tient la plus haute leçon
de la philosophie.
Bibliographie
Indicative
- Aristote, “De
l'âme”.
- Gaston
Bachelard, “La Formation de l'esprit scientifique” (1938) ; “La Poétique de la
rêverie” (1960).
- Thomas S.
Kuhn, “La Structure des révolutions scientifiques” (1962).
- Karl
Popper, “La Logique de la découverte scientifique (1934).
- Paul
Feyerabend, “Contre la méthode” (1975).
- Paul
Ricœur, “Temps et Récit” (1983-1985) ; “La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli”
(2000).
- Hans Jonas,
“Le Principe Responsabilité” (1979).
- Edmund
Husserl, “La Crise des sciences européennes et la phénoménologie
transcendantale” (1936).
- Bruno
Latour, “Nous n'avons jamais été modernes” (1991).
- Edgar
Morin, “La Méthode” (1977-2004).
- Jean-Pierre
Changeux et Paul Ricœur, “Ce qui nous fait penser” (1998).
- Albert
Einstein, “Comment je vois le monde” (1934).
- Pascal, “Pensées”.
- Heidegger,
“La Question de la technique” (1954).
- Kant, “Critique
de la raison pure” (1781).
- Pierre
Duhem, “La Théorie physique” (1906).
- Émile
Durkheim, “Les Règles de la méthode sociologique” (1895).
- Michel
Foucault, “Les Mots et les Choses” (1966).
- Viktor
Frankl, “Découvrir un sens à sa vie” (1946).
« La science est une représentation du monde, mais elle n'est pas le monde. » Jean-Claude Ameisen, “Le Passeur de sciences” (2016).
Par : Boîte à Philo
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